CHARISME ET EGO

Ce qui frappe encore plus que sa technique de combat ou son ambition, c’est le charisme dégagé par Lee. Ses films sont mal réalisés, les erreurs de raccord sont nombreuses, les costumes sont kitchs, les dialogues sont kitchs, les scénarios sont linéaires au possible (la classique histoire de vengeance...), l’image est mauvaise, le son crachouille. Mais au milieu, il y a un petit bonhomme de 1m70 qui est plus grand que tous les autres. Aucun acteur n’a jamais eu une telle présence physique sur un film. Il est inutile d'en écrire plus là-dessus. La vision d'un seul de ses films est la plus éclatante des démonstrations.

Et quand il ne combattait pas, Lee parlait peu. Du moins avec la bouche. Il parlait avec ses mains, avec ses yeux, ses bras, tout son corps. Il parlait souvent sans dire un mot. Ses petits cris sont également devenus légendaires, tout comme ses séances d’étirements. Un film avec Bruce Lee n’a rien à voir avec un  vulgaire film d’art martiaux avec un Jean-Claude Vandamme faisant le grand écart en short. Un film avec Bruce Lee, c’est un film sur Bruce Lee. Lee a beaucoup joué sur la mince distinction entre la fiction et la réalité. Dans ses films, Lee ne jouait pas, il était. Il pratiquait son art. Il défendait ses valeurs. Certains le trouvaient narcissique, et  il y avait de cela. Regardez sa seule réalisation, La Fureur du Dragon. Lee multiplie les scènes où il s’entraîne face à un miroir, où il se met torse nu pour ses fameuses scènes d’étirement. Mais à la différence du karatéka lambda, Lee pouvait se permettre de telles scènes, car son charisme renversait tout sur son passage. Vous pouvez le trouver arrogant. Les gens le trouvait arrogant, mais Bruce leur répondait : "Je suis arrogant, mais il y a une raison à ça". Il expliquait que si on lui pose la question "Etes vous vraiment aussi bon que ça ?", il pouvait répondre qu'il l'était et dans ce cas on le prétendait arrogant. Mais il expliquait avec un petit sourire que s'il vous répondait "non", le connaîtiez-vous vraiment ? Il ne faut pas oublier qu'il était l'un des plus grands spécialistes mondiaux en arts martiaux. Ce n'était pas un acteur quelconque avec une ceinture noire de karaté ou autre.

 

Quand Van Damme fait le grand écart, tout le monde se marre. Quand Lee s’échauffe, tous les autres deviennent des pantins désarticulés. Lee dégageait une espèce de violence animale, une volonté que rien ne pouvait arrêter. Nombre de ses combats restent des classiques : la démonstration aux nunchakus, les combats finaux de La Fureur du Dragon (face à Chuck Norris dans le colisée de Rome) et de Opération Dragon, le combat contre Kareem Abdul Jaabar. Même après 25 ans, ses films font toujours figure de moments cultes du cinéma d’arts martiaux.

 

La dernière interview qu'il a donné à Hong-Kong, quelques temps avant sa mort, est le meilleur film sur Bruce Lee, plus encore que les fictions dans lesquelles il a tourné. On en retrouve de longs extraits dans le documentaire "Bruce Lee in his own words" présent sur l'édition spéciale de Opération Dragon. Lee y explique que tout ce qu'il voulait, c'était devenir un être humain à part entière. Il ne voulait pas jouer dans ses films, mais être, tout comme dans sa vie. Sa façon de combattre, de bouger, de parler, le tout constitue un style qui fait de lui Bruce Lee, un homme à part entière. Lee explique qu'un art martial n'est pas seulement un moyen de défense, ou un sport. C'est une façon de s'exprimer, d'être, pas de paraître.

 

Au final, je ne considère plus Bruce Lee comme un acteur. Il était plus que cela, ou peut-être moins. A chacun son appréciation à ce sujet. Il y avait toujours une part de jeu dans ses rôles, mais elle était minime. Comme l'a dit Bruce Lee, il ne voulait jamais se demander "qu'aurais-je fait SI j'avais été Bruce Lee". Il était Bruce Lee dans ses quatre derniers rôles, un homme à la recherche de lui-même.