Johnnie To au MK2...

... vient parler de son film "Mad Detective" avec le public (03 mars 2008).


Lundi 03 mars dernier, Johnnie To est venu à Paris présenter son film « Mad Detective », d’abord à l’UGC de la Défense, puis ensuite au MK2 Bibliothèque, après la projection, pour répondre aux questions du public. Ca a donné ce qui suit.

Mais permettez tout d’abord une petite anecdote. Le film se termine, la salle se rallume, les organisateurs s’agitent sur l’estrade pour les derniers préparatifs.  Deux chinois, un homme et une femme, descendent alors les marches sous un tonnerre d’applaudissements. Ils ont l’air étonné, il y a de quoi puisque ces deux spectateurs, jusqu’ici assis dans le fond, ne font que se rapprocher de la scène pour mieux voir venir Johnnie To. Ils ont été pris pour deux hypothétiques stars du film… Grand fou rire en ce qui me concerne. Juste après ce sketch, Mr To arrive par une porte située près de l’estrade. On sourit, on dit bonjour, on applaudit, et à l’animateur de poser très vite la première question.

Animateur : … Quel est le rôle de Wai Ka-Fai dans vos films ?

Johnnie To : En général, Mr Wai s’occupe du scénario. Il est scénariste de formation, c’est lui qui est en charge de l’histoire du film. Mais il arrive aussi qu’il fasse le travail de post-production avec moi, qu’il assiste au montage. C’est aussi lui qui choisit la musique, des choses comme ça.

Premier spectateur : Dans Mad Detective on trouve des références à Akira Kurowasa, notamment un film comme « Chien enragé », déjà repris dans « PTU ». Kurosawa vous a t’il très influencé dans vos films ? Je pense à Throwdown, notamment, que vous-même dites inspiré de « La Légende du Grand Judo » ?

JT : Au risque de vous décevoir, mon film Mad Detective ne fait jamais référence au « Chien enragé » d’Akira Kurosawa. D’où m’est venue l’histoire du film ?...  En fait, d’un fait divers. Il y a deux ans, à Hong-Kong un policier a volé l’arme d’un de ses collègues et, avec cette arme, est allé commettre quelques hold-up. Ca s’est terminé avec des échanges de coups de feu entre ce policier voleur et d’autres policiers, dans un tunnel. Il a tué un autre policier et en a grièvement blessé un deuxième. Cette histoire m’a beaucoup marqué et je m’étais demandé ce qui avait bien pu se passer dans la tête de cet homme là. Pour moi, chaque homme a en lui de multiples personnalités. Dans Mad Detective, je voulais creuser ce sillon là.

Deuxième spectateur : L’idée géniale du film c’est de présenter toutes ces personnalités en même temps. On voit tous les acteurs autour du personnage principal, ils jouent les sept démons. D’où vous est venue cette idée ? Je suppose que, cinématographiquement parlant, ça n’était pas facile.

JT : Sept personnalités chez une seule personne, c’est beaucoup… Mais selon moi il doit y avoir d’autres personnes qui peuvent porter en elles-mêmes plus d’une trentaine de personnalités différentes. Je sais par exemple qu’il y a un livre qui s’appelle « 21 Billy »(*), dans lequel ce Billy raconte qu’il a 21 personnalités en lui-même. A la fin il ne sait plus qui il est… Très souvent, dans les romans on constate que chaque personnage a au moins deux personnalités différentes…

Troisième spectateur : Bonjour, et merci d’être venu. Je tiens à vous féliciter, le film était super ! Différent des premiers… Dans beaucoup de vos films ont repère cette phase dans une foret. Une bonne scène d’action d’ailleurs en général. Je voulais savoir : pourquoi la forêt ? En plus, souvent de nuit. Est-ce que cela a une connotation personnelle ou bien est-ce un choix plus artistique ?

JT : En vrai je ne sais même plus dans quel autre film il y a eu des scènes qui se passaient dans une forêt. Pour en revenir à ce film là, je n’avais pas d’idée préconçue. On avait écrit cette scène où le secret du méchant du film devait être caché quelque part. On s’est dit que la forêt était un endroit adapté.

Quatrième spectateur (à propos de la dernière scène, spoiler) : Est-ce qu’il [le vilain survivant] avait réfléchi, à la fin, pour savoir quelle histoire il allait inventer ? Est-ce que le méchant est effectivement le policier ou finalement le détective un peu fou ?…

JT : En fait, je laisse au spectateur juger si le policier est vraiment fou ou pas. Je le laisse choisir, pour moi l’important c’est de faire comprendre que chaque personne a en lui une part de bien et une part de mal. Un démon et un ange. L’important, c’est de refléter cet état.

Cinquième spectateur : Bonjour, et d’abord bravo pour ce film surprenant. Encore ! Je voudrais un petit peu parler de votre actualité : j’ai entendu dire que vous alliez faire un film avec Alain Delon, assez Melvillien, et je voulais savoir si c’est toujours d’actualité ou non. Et comme je cherche un peu de boulot, est-ce que vous comptez organiser un casting européen pour ce film ? (applaudissements et rires dans la salle)

JT : J’ai en effet rencontré Mr Alain Delon. Quand j’étais jeune, j’ai vu beaucoup de ses films. C’est mon idole. Récemment je l’ai rencontré et on a discuté. Et on s’est dit que voilà, ce serait bien de faire un film ensemble. Mais le problème, c’est le scénario. Si la volonté est là et qu’il n’y a pas de scénario, il n’y a pas de film. Et si un jour on fait ce film là, effectivement vous pourrez postuler au casting. Tout le monde pourra postuler !… Mais avant il faudra d’abord obtenir l’accord de Monsieur Alain Delon (la salle explose de rire).

Sixième spectateur :  Bonsoir Monsieur To. Je veux bien postuler moi aussi, bien que je ne connaisse pas Mr Alain Delon personnellement. Ma question est la suivante : on vous connaît en occident pour vos polars, comme « Mad Detective », « PTU », « Breaking news » etc, mais d’un autre coté vous faites aussi des films plutôt commerciaux : des comédies principalement, comme « Love on a Diet », « Fat Choi Spirit » etc, est-ce que vous prenez autant de plaisir à réaliser ces comédies que les polars pour lesquels vous êtes principalement reconnu chez nous ?

JT : … Je les fais pour pouvoir faire des films comme Mad Detective (applaudissements).

Question de l’animateur : A l’époque des productions Milkyway des années 90, le cinéma hong-kongais n’allait pas très bien, était en crise. Qu’en est-il aujourd’hui ? Vous êtes un cinéaste prolifique, mais ça n’est pas le cas de tout le monde…

JT : En effet, il y a 10 ans le cinéma de HK était vraiment en crise. Mais selon moi, aujourd’hui on a une situation différente. On a des capitaux, il y a des gens qui veulent bien investir dans le cinéma. Le problème, c’est qu’on ne trouve plus de talents aux postes de réalisateur. Aujourd’hui le vrai problème du cinéma hkgais, c’est la relève.

Septième spectateur : Bonsoir. Moi il y a quelque chose que j’aime beaucoup dans votre cinéma, notamment dans vos polars, c’est que vous y mélangez très souvent des petites scènes humoristique. Je pense à « The mission », à cette scène où les gangsters jouent avec une boule de papier, une scène complètement surprenante parce qu’elle coupe complètement la narration. Puis dans le dernier, Mad Detective, quand le personnage principal commande plusieurs fois le même plat… Je voudrais savoir ce qui vous plait dans le fait de mélanger le polar avec de l’humoristique, alors que vous pourriez très bien plonger dans quelque chose de beaucoup plus sombre et beaucoup plus « thriller » finalement.

JT : En fait, quand je tourne un film, je pense que ce dernier doit refléter un peu la vie. Pour moi parfois c’est grave, mais il ne faut pas pour autant toujours tout prendre au sérieux.

(applaudissements)

FIN


A noter: si l’animateur a posé 2 question, 7 spectateurs en ont chacun posé une. Et ça n’est certes pas un hasard : le principal suspect du film n’avait-il pas 7 démons en lui ? Brrrr… 



Propos recueillis par Shubby / Arnaud Milroup

La photo n'a rien à voir, elle a été prise sur www.artsci.wustl.edu (mes miennes sont nulles)

(*) 21 Billy : « traduction littérale » dixit l’interprète. Je ne connais pas ce livre, mais d’après M’sieur Google un certain « Billy The Kid » aurait tué 21 personnes tout au long de sa vie. 
date
  • mars 2008
crédits
Interviews