Interview Rithy Panh

Sur le centre S21

Rithy Panh : Je ne suis pas un rescapé de S21. De ce centre là il n’y a eu que sept survivants. Du moins on n’en connaît que sept, il a pu y en avoir quelques autres perdus dans la pagaille de la libération (même si beaucoup ont été exécutés en chemin) mais aujourd’hui il n’en reste plus que trois, trois sur quelque chose comme quatorze mille personnes dont on a trouvé la trace dans les registres, même si une partie des documents a été brûlée ; certains historiens pensent qu’il y a dix sept mille personnes qui sont passés par S21.
Moi, j’ai été dans les camps de travail. Mais ça n’avait rien à voir. Quand on rentrait à S21, en principe on n’en ressortait pas.

Sur la situation actuelles vis-à-vis des Khmères Rouges

Rithy Panh : Il n’y a pas eu de vrai jugement pour le moment. Il y a eu un procès en 1979 où on a jugé quelques leaders Khmers Rouges par contumace, depuis certains sont allés en prison neuf mois avant d’être libérés, mais il n’y a pas eu de vrai procès. Ce sentiment d’impunité des bourreaux vient aussi du fait qu’on n’a pas fait le procès qu’il fallait des Khmers Rouges.
Pourquoi il n’y a pas plus de gens qui réclament ce procès ? Mais on le demande tout le temps, ce n’est pas de notre faute ! Au lendemain des Khmers Rouges, c’est un autre régime communiste qui a suivi sous lequel la vie n’était pas rose non plus. Et puis quand vous sortez d’une catastrophe comme ça, vous avez surtout envie de reconstruire votre vie, recoller les miettes, c’est difficile déjà, les gens ne vous aident pas non plus, les Khmers Rouges ont gardé tous les sièges à l’ONU jusqu’en 1984-85, beaucoup de gens, beaucoup de pays occidentaux soutenaient les Khmers Rouges et refusaient le procès. En 1991, il y a les accords de paix de Paris avec les Khmers Rouges, mais il n’y a même pas le mot génocide dans les accords de paix. Pour comprendre la stratégie politique de tout ça, il faudrait demander aux historiens, aux Américains…Qui sait pourquoi les Américains soutenaient les Khmers Rouges ? Allez savoir…

Sur l’idée de confronter bourreaux et victimes dans le film

Rithy Panh : Excepté un film sur Souleymane Cissé, j’ai toujours fait des films sur la mémoire du Cambodge. On a commencé à filmer en 1991. La première rencontre entre Nath (le peintre) et Houy (le chef de sécurité adjoint) c’était en 1995. Ce n’était pas prémédité, j’avais trouvé Houy et j’avais dit à Nath de ne pas venir, de rester chez lui, je pensais juste filmer Houy, et je ne sais pas pourquoi, Nath est venu. Pourquoi pas l’après midi ? Pourquoi pas deux heures plus tard ou deux heures plus tôt, moi je n’en sais rien. Il y a des choses comme ça… Vous savez, nous nous croyons qu’il y a des âmes, des morts qui ne veulent pas mourir comme ça et qui influent sur le cours des choses. Enfin voilà, cette confrontation a eu lieu parce que Nath est venu et c’est extraordinaire. Il a montré à Houy les tableaux qu’il a peints et à chaque fois il lui demandait : « Tu es d’accord ou pas ? C’est vrai ou pas, ça, ce que j’ai peint ? Ça j’ai pas vu mais je l’ai entendu et j’ai imaginé ça, c’est vrai, j’ai pas exagéré ? » Et Houy répondait « Oui, c’était comme ça ». C’était comme si Nath voulait que l’autre confirme parce qu’il avait peur qu’un jour personne ne le croit. Primo Levi raconte dans Si c’est un homme que quand il sortait des camps, en rentrant chez lui, il a erré pendant cinq ou six mois et il se demandait « Si un jour je dois raconter ce que j’ai vécu, personne ne me croira… » C’est la même hantise, quand on a survécu à un camp aussi terrifiant, on ressent le besoin de témoigner, c’est une urgence, une nécessité, il y a tant de gens qui sont morts. On se demande comment on s’en est sorti « Pourquoi moi et pas un autre ? ». C’est en tout cas ce qui vient chez Nath d’une façon essentielle, ce besoin de témoigner, de confronter, d’aller chercher la confirmation de l’autre pour être le plus complet possible. Et moi j’avais trouvé que c’était important de travailler de cette manière là donc quelques années plus tard, je lui ai proposé de m’accompagner encore et il a accepté. Voilà d’où est venue l’idée du film. Au départ on était sur plusieurs prisons différentes et puis au fur et à mesure, j’ai décidé de me concentrer sur S21 pour une raison importante : on a tous une peur (je la partage avec Nath), c’est qu’un jour les leaders Khmers Rouges disent qu’il ne savaient pas ce qui s’y est passé il y a encore quelques temps à peine.

Sur le génocide et le devoir de mémoire.

Rithy Panh : Quand on voit les dates, 1975, 1979, c’était hier mais les gens pouvaient toujours nier… Si on ne fait pas un certain travail sur la mémoire, on en arrive vite à ce que les anciens leaders Khmers Rouges nient l’évidence. En politique, plus le mensonge est gros, plus ça passe.
Certes en Allemagne on peut voir que malgré tout le travail sur la mémoire qui a été fait il y a toujours des goupuscules nazis, mais c’est justement pour ça qu’il faut vraiment travailler autour de la mémoire, pour moi c’est essentiel. Moi je n’ai pas fait ce film parce que je suis fasciné par l’horreur, je ne suis pas comme ça, je veux préserver la mémoire, leur dire « L’évidence est là, vous ne pouvez pas nier ». Et il faut le faire aujourd’hui, les survivants vieillissent et là vie a une fin. Tant qu’ils sont là des deux côtés, il faut enregistrer, il faut archiver, c’est très important pour les générations qui viennent.

Quand on voit les chiffres, deux millions de morts, on se dit qu’aucune famille n’a pu être épargnée. Mais c’est quoi un million de mort !? Deux millions c’est rien. C’est beaucoup, c’est rien si on ne voit pas un seul destin brisé. Ce qui est important, ce n’est pas le chiffre deux millions, c’est deux millions de vies arrêtées, deux million de séparations, d’histoires d’amours interrompues, c’est deux millions de gens, quoi. Avec tout ce que peut représenter un être humain, son histoire, son identité, c’est ça un génocide. Et moi je n’ai pas envie qu’un enfant vienne me trouver un jour et me dise « Mon arrière grand père ou mon grand père, pourquoi est il mort ? Qu’est ce qu’il a fait pour qu’on l’exécute comme ça ? ». Le film apporte une réponse à ça. Pourquoi ? Au nom d’une idéologie. Une idéologie transformant les innocents en coupables, les familles en réseaux d’ennemis...etc.

Le film essaie de répondre à la question que tout le monde se pose : « Pourquoi ai-je dû souffrir tout ça. Quand on voit ça, on sait quand même qu’il y avait une idéologie derrière, les Khmères Rouges. C’est l’utopie communiste… Après si les gens veulent en savoir plus, c’est comme moi, je ne connaissais rien à l’histoire du génocide juif et j’ai commencé à lire beaucoup de livres, ça m’intéresse. Un film n’apporte pas toutes les solutions, pas de solution miraculeuse qui clôt le chapitre. Un film à mon sens, c’est plutôt un questionnement. Ce film là dit « Soyez toujours vigilants. N’obéissez pas à tout ». Car l’être humain a une faculté d’obéissance incroyable. Après on entend « Ah, j’ai obéi aux ordres, je ne savais pas…Je sais pas, on me tapait dessus… » Voilà, un film une œuvre artistique, que ce soit une musique, un livre, une peinture, ça sert à ça. Pourquoi ? Dans tous les régimes totalitaires on commence par brûler les livres, fermer les écoles, tout, on commence toujours par détruire tout ce qui peux réveiller la conscience, tout ce qui peux maintenir les êtres humains en vigilance. Pour mieux les endoctriner. Bien sûr un film comme ça n’apporte bien évidemment pas de solution absolue, ce n’est pas un slogan.

Sur la représentation du génocide et l’influence des commentateurs de la Shoah

Rithy Panh : Les gens doivent se questionner aussi eux même. Cette histoire là spécifiquement, c’est l’histoire des Rwandais, c’est l’histoire des Juifs, des Arméniens et puis peut être même des Palestiniens et d’autres…On doit se demander « Pourquoi ? Qu’est ce qui se passe ? ». Après on se retrouve en pleine guerre et on nous dit, « On a pas trouvé les armes ». Moi je dis non, c’est vous les armes. Je crois même que si les génocides sont tous différents (tout simplement parce que ce n’est pas la même idéologie qui les anime), il y a des points communs, la manière dont on prépare, le génocide juif n’a pas commencé en 1940 pile, Hitler commençait déjà à désigner les Juifs en 1937-38 et quand est ce qu’il a eu l’idée vraiment d’exterminer, je n’en sais rien. Mais c’est toujours comme ça, on prépare ces choses. Au Rwanda c’est pareil, on désigne les Tutsis ; on les désigne puis on en fait des animaux, la preuve c’est l’étoile jaune, on marque les Juifs. Quand vous mettez en place une distinction avec quelqu’un, c’est déjà que vous ne le considérez pas comme égal à vous.

Nous c’est pareil, on nous a collé l’appellation de « nouveau peuple ». Nous n’étions pas le peuple. Ça voulait dire que tout était à refaire, on pouvait taper dessus parce que c’était le « nouveau peuple », l’ennemi, on avait tous les droits sur le « nouveau peuple ». L’affamer, on commence toujours par affamer les gens. C’est ce qui s’est fait dans d’autres génocides aussi. Faire porter une étoile ou appeler « nouveau peuple » c’est humilier, se faire traiter comme paria, comma parasite… Voilà les seuls points ressemblants entre la plupart des génocides mais après, l’idéologie est différente.

Même si on ne fait pas le même questionnement, même si on ne fait pas la même sorte de films, d’autres gens m’ont beaucoup appris… Je ne sais pas s’ils seraient vraiment d’accord avec moi parce qu’en ce moment il y a un débat « Faut il écrire ou pas sur un génocide ?». Je ne veux pas y répondre ou rentrer dedans, je ne me suis pas interrogé sur la question, J’ai simplement compris et je sais qu’il y a certaines choses que l’on peut faire maintenant. Le travail de mémoire, on peut le faire. Et en images. Aussi bien ce qui a été fait sur le génocide rwandais que les films de Pierre-Oscar Levy ou Lanzmann sur le génocide juif. Et puis après on peut être en accord ou en désaccord, est ce qu’une chambre à gaz peut être représentée dans une fiction ou pas ? Des problèmes posés par des films comme La vie est belle de Benigni. Est-ce qu’il faut aller jusqu’à là ? Je ne suis pas convaincu de ça.

Sur le documentaire et le travail de mémoire corporelle

Rithy Panh : Je pense que la forme documentaire est plus intéressante. Faire un film documentaire, en tout cas dans ma manière de faire, ce n’est pas vraiment reconstituer, c’est plutôt produire du témoignage. Même si souvent on me dit : « Oui mais dans le film il y a un type qui mime… », ce n’est pas mimer, ce n’est pas rejouer, même si ça peut avoir des airs de reconstitutions criminelles, ce n’est pas ça, nous ne sommes pas des procureurs ou des agents de police, même si dans la chronologie du crime on a envie de savoir comme quelqu’un qui fait des reconstitutions, intellectuellement, on a pas abordé les choses comme ça. On a simplement constaté, qu’il y a plusieurs mémoires. Il y a la mémoire de la parole, la mémoire des lieux, et puis la mémoire des gestes.

Il y avait un type qui n’arrivait pas à nous expliquer quel était son rôle ; chaque fois qu’il essayait, il faisait des phrases très courtes et puis, tout d’un coup il se met à crier, on lui dit « ne crie pas » mais il crie. Parce qu’il pousse, il suffoque, il a envie de nous expliquer, quand on arrive pas à se faire comprendre, des fois on crie. Des fois ça sortait sous forme de slogans. Et puis à certain moment, il y arrivait mieux en faisant des gestes, et là il parveanit à faire des phrases («Là je l’arrête puis je lui met les mains dans le dos… ») ce faisant, et moi je l’ai vu faire ça et je lui ai dit « Et bien si tu ne peux pas parler, fais le, on va le faire ». S21 repose là-dessus, il y a la mémoire des lieux qui est là, la mémoire de l’espace, pour moi c’est important d’inscrire ces gestes là dans cet espace précis. Et puis après, j’en arrive à lui demander : « Montre moi comment tu fouillais les gens ». Je ne peux pas imaginer ça, je n’étais pas là et il n’y a qu’à Nath qui pouvait me dire si c’était vrai.

Nath a eu un rôle très important. Il n’a pas simplement regardé, par la confrontation, il a amené certains non pas à confesser, mais à dire en tout cas, une partie de ce qu’ils avaient fait. Pas tout bien sûr, on n’en était qu’au début, mais il y a des choses qui revenaient. On ne leur faisait pas « rejouer » ou « mimer », ce ne sont pas des comédiens, on ne pouvait pas leur demander de rejouer un truc, nous on n’affine, on lui demandait s’il n’avait pas oublié quelque chose, la voix, la vitesse, la brusquerie…

Je n’aurais jamais pensé par exemple qu’on les fouillait à la taille et aux jambes pour vérifier qu’ils n’avaient pas caché un boulon pour l’avaler ou une plume pour se tailler les veines. Ces choses là ont existé, finalement quand on va chercher les rapports dans les archives (à chaque fois qu’il y avait un mort on l’inscrivait dans un registre), on trouve des gens qui avalaient des clous. Donc on accepte. S’il avait dit ça et qu’on avait rien trouvé, j’aurais peut être été enclin à me dire, « Bon là, il me joue un tour ». Mais non, on a tout trouvé.

Pour la scène de nuit, on leur a dit « On vient à minuit », pour être le plus dans l’ambiance possible (on n’aurait pas pu faire ça en plain jour), pas dans l’idée de reconstitution, mais plutôt l’idée de recréer quelque chose dans un espace et un temps similaires, sinon ressemblants. Pour réveiller des gestes bloqués par le mental. Je ne suis pas psychologue ou psychanalyste, mais j’ai l’impression qu’on peut retrouver des choses enfouies de cette manière.

Sur l’absence de repentance des bourreaux

Rithy Panh : On me demande souvent pourquoi tout cela ne se termine pas par une crise de larmes,un repentir… Mais je ne l’aurais pas filmé… Enfin ça dépend de quel genre de repentir. De toute façon, ils n’en sont pas là encore. Déjà, il faut qu’ils en viennent à assumer leurs responsabilités. Peut être qu’ils y arriveront… Mais de toute façon, les demandes de pardon des bourreaux sont toujours ambiguës. C’est quand même des bourreaux ! Chacun a sa responsabilité dans le génocide. Du personnel au gardiens… Si on raisonne comme ça, on ne s’en sort pas… Evidemment, on ne va pas les condamner tous et les mettre en prison, au Rwanda c’est impossible et c’est pareil au Cambodge, mais il faut quand même que les gens passent par cette sorte d’acceptation ; et puis après, atteindre le stade de la compréhension de qui ils sont et enfin accepter leurs responsabilités. Ensuite, on verra si on leur pardonne ou pas, mais ce n’est pas à moi de pardonner.

Je ne sais pas s’il y a chez eux une réelle volonté d’en arriver là. Je pense que s’il y a un peu d’humanité, et moi je crois qu’il reste toujours des traces d’humain en eux, on ne peut pas vivre avec ça dans son cœur. Même s’ils ont réussi à vivre jusqu’à 45 ans, enfin, ils parlent…

Sur la difficulté de filmer des bourreaux

Rithy Panh : C’est dangereux de les filmer. On a déjà fait ça avec Pol Pot. Vous avez déjà vu les soirées thématiques sur Pol Pot ? On le montre comme un petit grand-père… Pol Pot n’a jamais rien demandé, pas de pardon, d’excuses ni rien… Tout juste s’est il lamenté. C’est une autre forme d’hypocrisie. Quand vous allez interroger des responsables politiques, on dirait un grand papi qui a cassé un vase… Mais non ! C’est quelqu’un qui a envoyé des millions de gens à la mort. On peut dire qu’eux étaient loin du génocide. Mais moi je ne veux pas rentrer là dedans, le génocide, c’est la mort, pas des mots, des actes précis.

Je tente dans mon film de revenir aux sources des choses. Il y avait les actes et l’idéologie, moi je me concentre sur les actes. Parce qu’il n’est pas difficile de virer à la complaisance. Si jamais vous allez vers les pleurnicheries, les larmes qui coulent, c’est ter-mi-né. Dans mon film, il y a une personne qui pleure, parce que ça faisait dix ans qu’il n’était plus venu dans ce centre là et il a craqué. Mais après ça, plus personne ne verse une larme. Ni les victimes, ni les bourreaux.

J’ai une autre séquence où une des sœurs de la fille dont on parle qui a été violée et tuée voit la photo et insulte son bourreau… Et celui-ci n’a pas demandé pardon ! Il a fallu que je lui fasse remarquer : « Tu peux lui dire quelque chose peut être… » « Ah oui ! Pardon, pardon… ». Voilà, j’aurais pu tricher, j’aurais pu mettre les « pardon » et enlever mon étonnement et là vous avez quoi ? Une fille qui pleure et un type au bord de la rédemption qui demande pardon…J’aurais pu vous inventer n’importe quoi puisque c’est moi le réalisateur. Donc il faut que je reste quand même le plus moralement et éthiquement supportable, je veux bien faire certain type de travail, mais je suis sérieux, rigoureux, exigent, et il le faut quand on fait ce type de boulot qui consiste à mettre des gens en situation.

Evidemment, tout film est subjectif. Il faut bien qu’il y ait mise en scène, de la part du réalisateur. Mais moi je préfère mise en situation à mise en scène parce que ces paroles là ce n’est pas moi qui les ai écrites, ces gestes là ce n’est pas moi qui les ai inventés, je veux juste mettre en condition… Et j’ai refusé les larmes et ce genre de choses, parce qu’elles n’étaient pas venues spontanément. Peut être qu’un jour elles viendront autrement.

Mais il n’y a pas de blâme là dedans, on ne peut pas juger là-dessus. Ce n’est pas celui qui est le plus méchant dans le film qui était le plus méchant à l’époque. Bien sûr, c’est impressionnant quand vous le voyez refaire, revivre les gestes, mais il n’était que gardien ; je le crois qu’il n’a pas tué. Certainement qu’il a tapé sur les têtes de quelques-uns parce qu’on lui faisait monter la garde jusqu’à deux heures du matin, qu’il avait faim, sommeil ou quelque chose comme ça et les prisonniers l’interpellaient. Parce qu’après tout, ce sont des gamins de treize ou quatorze ans qu’on a endoctrinés, soumis à des terreurs, à qui on a donné un pouvoir de mort aussi. Ça les transforme bien sûr… C’est comme ça. Je n’essaie pas de minimiser leur responsabilité, j’essaie d’être juste, ce n’est pas pareil.

Et quand je fais ce genre de choses, recréer les gestes d’antan, je fais très attention car j’ai toujours peur qu’on m’accuse de manipulation. Parfois on a des idées qui sur le papier sont bonnes, mais quand on les met en application c’est tellement voyeur… C’est pourquoi j’ai demandé à un ami neutre de venir regarder et je lui ai demandé de me dire précisément ce qu’il ressentait. Et souvent je fais ça, j’ai besoin du regard extérieur de quelqu’un qui ne fait pas partie de l’équipe…

Sur la façon dont on met en scène et on monte un film tourné sur trois ans.

Rithy Panh : Il y a des choses qui s’éliminent. D’accord il y a 500 heures de rushes, mais sur tout ça, il y a sans doute 300 heures qui ne sont que des mensonges. La première année, il n’y avait rien d’utilisable. Et c’est normal. On voit les gens pour la première fois, on appréhende les personnalités. Moi je ne connais aucun bourreau qui arrive et dit « Je vais vous dire la vérité ». En général, ils nous mènent en bateau. C’est pour ça qu’il y a un grand travail de vérification, de réunion de documents…

Par exemple j’ai rencontré un homme qui a été un tortionnaire, rentré dans le centre en 76 et sorti seulement à la toute fin (je le savais car j’avais des documents qui en attestaient, des dossiers de sorties, de rentrées). Il y était donc resté trois ans. Les interrogateurs étaient divisés en trois groupes : gentil, chaud et mordant ; et ce type prétendait avoir toujours fait partie du groupe gentil. Je lui dis « Oui mais quand même, tu es resté trois ans… », « Oui, oui, mais j’étais dans le groupe gentil » m’a-t-il répondu. Moi j’accepte tout ce qu’on me dit, simplement il ne faut pas que je trouve des preuves contradictoires… Car à partir de là j’ai un devoir vis-à-vis des gens qu’il a torturés et tués. Un jour, par hasard, un papier tombe entre mes mains (est-ce les âmes ou la chance qui l’ont mis sur mon chemin ?) et je vois son nom, la liste des gens qu’il a interrogés, et en face ‘groupe mordant’. Alors je lui dis « Qu’est ce qu’on fait ? Tu t’en tiens à ‘groupe gentil’ et pas de problème, tu peux maintenir, je ne fais plus rien avec toi ; mais par contre je filme l’archive, je filme ton nom là-dessus ou je le fais lire par quelqu’un d’autre avec ton nom et ta position ». Il m’a alors répondu « Donne moi un instant » et il est allé réfléchir dans son coin. Peu de temps après, il est revenu et m’a dit qu’on reprenait à zéro et qu’on allait refaire la séquence. Et ainsi de suite, c’est comme ça qu’on a dû procéder.

Pareillement si quelqu’un qui a dit des choses un jour s’aperçoit le lendemain qu’il se doit de revenir sur ses propos, pas de problème, on met la cassette de côté et on recommence au début. Ça on était disposé à le faire et c’est pour ça que tous ces types sont restés avec nous sur 3 années, ils auraient tout aussi bien pu se tailler mais ils sont restés. Je n’ai pas vraiment eu à les convaincre, je leur ai juste dit « Soit vous parlez et peut être qu’on parviendra à vous comprendre, soit vous vous taisez et de toute façon vous n’y échapperez pas, vous devrez vous exprimer un jour devant un tribunal ».

Car je crois vraiment qu’on va finir par trouver la voie la plus bénéfique pour le pays, que le procès pourra se faire (même si bien sûr on ne pourra pas juger tout le monde). Le procès ne serait pas une vengeance, il ne fera pas revivre nos amis et nos familles. On voudrait simplement qu’il soit le plus juste et le plus utile possible, afin que le Cambodge soit enfin un état de droit, que les bourreaux cessent d’apparaître comme des victimes (car si les bourreaux sont victimes, quid des véritables victimes ?), qu’on comprenne vraiment ce qui c’est passé. Il faudra que les victimes soient courageuses, qu’elles prennent sur elles encore une fois et là peut-être que l’on pourra, pardonner certes pas, mais accepter de tourner la page.

Sur le travail autour de la souvenance

Rithy Panh : Ça reste un film. Même si on y est très près de certaines choses, on ne pourra pas toucher à la vérité absolue. Seuls les morts et les victime connaissent cette vérité là. Nous, nous essayons seulement d’éclairer, d’apporter un peu de lumière à tout ça. Nous travaillons énormément sur la mémoire et une mémoire ça se transforme. Quand le gardien montre ce qu’il faisait à l’époque, même si c’est instinctif, peut être se trompe-t-il dans la chronologie des gestes, peut être frappait il, avant de détacher ou le contraire. Dans ce cas là ce n’est pas important mais on ne peut pas se fier totalement à la mémoire. Il faut être très prudent quand on effectue ce type de travail. Je ne me place pas en avocat ou en procureur (je ne pourrais d’ailleurs pas l’être), mais je suis aussi précautionneux que si je devais utiliser comme charges devant la justice. Je suis très strict là-dessus : ce que j’ai fait n’est qu’un film même s’il est très juste par moment, un film reste un film. Avec forcément le regard d’un réalisateur. Ce peut être la base d’un questionnement ou même un instrument pédagogique, mais sûrement pas une preuve à charge. Si le film peut faire réfléchir un tribunal ou un avocat tant mieux mais rien de plus.

Sur l’impact du film au Cambodge

Rithy Panh : C’était très important que les bourreaux et gardiens admettent ce qu’ils ont été, le rôle qu’ils ont joué, c’est très important pour nous. Encore une fois je ne suis pas un tribunal et je ne veux pas me comporter maladroitement ou injustement avec eux, chaque ‘personnage’ cherche son histoire, il n’y pas de classement définitif des bourreaux et des victimes, on n’a pas fait ce travail pour punisseurs mais très simplement en passeurs, en passeurs de mémoire. Il faut que les générations suivantes n’aient pas honte, qu’elles ne se sentent pas coupables, mais s’il n’y a rien d’écrit, d’enregistré, de fait, la question viendra forcément, pourquoi tous ces gens sont ils morts ?

Le film a été vu au Cambodge, pas beaucoup mais les gens réagissent très bien. Et je trouve que quand on réalise ce genre de projet, il est important que le film créé un espace de parole, qu’il initie le dialogue entre plusieurs générations car il existe un vrai blocage pour les gens de notre génération. Et c’est important qu’on parle, on ne peut pas vivre avec un trou de 4 ou 5 années dans la mémoire. Dans l’histoire d’un pays, il y a les bons moments et les mauvais, il faut garder les deux. Et il faudra effectuer un réel travail pour que les générations futures comprennent que le génocide ne vient pas de la culture du Cambodge mais de l’idéologie Khmère rouge, et qu’en aucun cas ils ne doivent avoir honte. Je crois qu’aucune culture n’engendre le génocide. C’est ce que les hommes en font.

Sur l’éventualité que son film précipite le procès tant attendu.

Rithy Panh : Un procès ne doit pas être précipité et je ne pense pas que mon film aura ce rôle là. Ce qui m’inquiète c’est le temps qui passe et la mise en route qui ne se fait pas. Si on décide demain de faire le procès, peut être que dans un an on commencera vraiment. Et plus on repousse la date du procès, plus les Khmères Rouges risque de mourir ou même de réécrire l’Histoire, à l’image du testament télévisuel laissé par Pol Pot. Il y avait là une mise en scène terrible qui laisse l’image pitoyable d’un vieillard fatigué qui n’a pas l’air d’un meurtrier et qui fait ses adieux comme quelqu’un qui a la conscience tranquille. C’est terrible que ce genre de messages puissent passer.

Quand on me demande si je pense que mon film peut aider à la reconnaissance tardive du génocide, je pense « Tant mieux si ça peut apporter ça mais c’est quand même triste, non ? » Enfin, c’est notre travail de citoyens avant d’être notre travail de cinéastes que de faire bouger les choses. Ce serait trop d’honneur pour moi d’imaginer que mon film jouera un quelconque rôle dans la mise en œuvre de la reconnaissance du génocide. Si j’ai pu y contribuer, oui je suis content. Mais rien n’est fait pour le moment, on en est encore à se demander si c’est un crime contre l’humanité, il va falloir une fois de plus redéfinir le mot ‘génocide’ car pour l’instant on hésite entre ça et ‘massacre de masses’, on ne sait même pas encore lequel employer. Il faut que l’on détermine déjà ce qui a pu se passer au Cambodge, car rien de probant n’a été fait jusqu’à présent.

Merci à Rithy Panh d’avoir répondu à nos questions, merci à Elsa Nagel du journal Hebdoscope avec qui l’entretien a été réalisé, merci à Stéphane Libs des cinémas Star.

date
  • janvier 2004
crédits
Interviews