Interview Wang Chao

Comment êtes vous venu au cinéma?

Je suis venu au cinéma par la littérature. Avant de réaliser L'Orphelin d'Anyang, j'ai écrit 4 romans en pensant au cinéma. Donc pendant l'écriture de ces romans j'étais déjà très concerné par les modes d'approche et d'expression cinématographique.

Ressentiez vous le besoin de passer par le roman avant d'accéder au cinéma? Pourquoi ne pas écrire directement des scénarios?

Etant plus jeune, j'aimais autant la littérature que le cinéma, je ne faisais pas beaucoup de différence entre les deux. Donc pour moi, écrire un roman, ou de la poésie, n'est pas très différent de l'écriture filmique. Mais c'est vrai que je n'ayant pas d'argent pour faire des films, j'avais beaucoup de temps pour penser et fabriquer des histoires, et donc l'écriture romanesque me paraissait le moyen le plus naturel de créer quelque chose. Et le grand avantage, c'est qu'au travers de la littérature, on a vraiment le temps de penser l'histoire et les personnages.

Comment considérez-vous votre statut de créateur en Chine? Que représente exactement le cinéma pour vous?

Je me considère avant tout comme un écrivain et intellectuel, et en second comme un réalisateur. Pour moi le cinéma est un moyen d'approcher et de retransmettre la réalité. Mon attitude envers la réalité est l'observation et le besoin de la connaître plus, de l'approcher toujours plus intimement. La caméra est probablement le meilleur instrument pour observer la réalité. Il y a beaucoup de problèmes en Chine et il faut posséder du courage et de la lucidité pour y faire face. Ce faisant, cela donne forme à une nouvelle forme de réalité où l'on est actif, à travers l'histoire et les destins des hommes.

Que retenez-vous de votre apprentissage auprès de Chen Kaige?

Ce n'est pas vraiment comme s'il était mon professeur et moi son disciple. Je travaillais au sein d'un groupe, d'une équipe emmenée par Chen Kaige. En travaillant dans son entourage, j'ai commencé d'apprendre les réalités du mêtier de réalisateur. Avant, j'étais romancier, critique et intellectuel. Mais cela ne nourrit pas toujours son homme, alors je fus bien heureux de pouvoir travailler pour Chen Kaige! Cela m'a appris le labeur quotidien du réalisateur, sur le plateau.

Chen Kaige a réalisé des grandes productions historiques, comme L'Empereur et l'Assassin, sur laquelle vous avez d'ailleurs travaillé. Ca n'a quand même rien à voir avec L'Orphelin d'Anyang...

Oui, mais travailler sur des grosses productions est un très bon entraînement pour se vacciner contre la pression et les contraintes quotidiennes! Une des conditions sine qua non du mêtier de réalisateur est de pouvoir travailler malgré le stress, les pressions quotidiennes. C'est ce que je retiens le plus de Chen Kaige, son opiniâtreté, son dévouement au travail.

D'où vient l'idée de L'Orphelin d'Anyang?

Au départ elle est venue d'une envie d'écrire l'histoire de plusieurs personnages reliés par le destin. En 1999, je me suis rendu en voiture dans la province de Sichuan. Je suis arrivé dans une petite ville où ce que j'ai découvert et entendu m'a profondément bouleversé. J'ai donc greffé cette matière vivante sur mon idée originelle, et c'est ainsi qu'est né le scénario de L'Orphelin d'Anyang. Le bébé n'était pas dans mon idée originelle, mais il est devenu un symbole du destin de la nation chinoise, de notre espoir, et je voulais transmettre à travers l'histoire du film quelle pouvait être la nature de cet espoir.

Avez vous rencontré des mamans forcées d'abandonner leurs bébés?

J'ai effectivement rencontré des prostituées qui avaient abandonné leurs enfants. Ce qu'elles m'ont confié m'a beaucoup ému et empli à la fois de colère et de peur. A l'origine, la nation Chinoise est conçue comme un système très ordonné, et tout le monde doit se conformer à l'ordre établi. Les prostituées, elles, sont les exclues de cet ordre. Mais même si elles ont des destins malheureux, je me suis rendu compte qu'elles parvenaient toujours à garder un semblant d'optimisme, et aussi une certaine forme de liberté. Elles m'ont en tout cas beaucoup ému.

De quelle façon avez vous construit le tournage du film?

Premièrement, L'Orphelin d'Anyang est un film totalement indépendant, financé avec l'aide d'un ami. Le caméraman, l'ingénieur du son, etc., m'ont tous suivi par conviction, parce qu'ils avaient assez de confiance en moi. Le tournage fut très dur. Nous avons tourné dans le centre de la Chine, dans une petite ville typique, près de la rivière jaune. C'est une petite ville comme il y en a des centaines en Chine, et où vivent en majorité les classes moyennes. Tout le monde connaît Pékin ou Shanghai, villes d'envergure mondiale, mais le genre de ville dans lequel nous avons tourné est à mon sens plus représentatif de la Chine d'aujourd'hui. Tous les acteurs du film sont des amateurs, sauf la femme. Nous les avons tous trouvés sur place. Les gangsters sont des vrais gangsters, avec lesquels je me suis plutôt bien entendu. (Sourire) Il y a parfois dans certains endroits de la Chine des formes de liberté auxquelles on ne s'attend pas... Cela m'a d'ailleurs donné de nouvelles idées de films...

D'après ce que je sais, le tournage du film inclut des moments pris sur le vif. Pendant la conférence de presse à Cannes 2001, vous avez raconté l'anecdote de la scène du bus...

Effectivement, un certain nombre de scènes du film ont été tournées de manière improvisée, spontanée. Pour la scène du bus, nous avons demandé à une personne d'agripper les fesses de l'actrice et à tous les deux de commencer à crier dans le dialecte local. (Sourire)

Comment avez vous géré le problème de la censure étatique?

(Sourire) Si j'étais effrayé par les autorités, je ne ferais pas de films. Filmer est un sacerdoce, il faut aller jusqu'au bout de ses convictions et ignorer les critiques.

Vous saviez dès l'origine du projet que vous feriez un film clandestin?

Je connais très bien le système d'approbation des scénarios et des autorisations de tournage, je savais que ce serait très dur de faire accepter ce projet, donc je n'ai même pas voulu essayer.

Apparemment, un laboratoire hollandais vous a aidé à développer le négatif du film...

Les laboratoires chinois sont assez mauvais techniquement et contrôlés par la censure. Sans l'aval du bureau, on ne pas faire développer les bobines. Grâce à un assistant de l'ingénieur du son, j'ai pu prendre contact avec un laboratoire hollandais. Et ainsi, nous avons acheminé le négatif jusqu'en Hollande et travaillé ici. La situation était très tendue, car nous n'avions que quelques semaines avant de montrer le film à Cannes. Je remercie donc vivement les techniciens du laboratoire hollandais pour leur aide précieuse.

Vous avez parlé d'espoir pour la Chine. Comment voyez vous le futur de la Chine, entre communisme et capitalisme?

J'ai beaucoup d'espoir, dans le peuple chinois surtout. L'évolution dont vous parlez est assez lente. En tant qu'intellectuel, j'ai le sentiment que mon devoir est d'être aux avant-postes de la société chinoise et de mener la réflexion sur l'espoir qui nous est offert. A travers la pensée, la réflexion, la création, on peut stimuler l'évolution des choses.

C'est donc très important pour vous de ne jamais vous éloigner de la vraie vie en Chine? Les intellectuels sont parfois un peu dans leurs tours d'Ivoire...

Oui, c'est très important de rester en prise avec la réalité. Je suis avant tout un être humain, ensuite un intellectuel, et ensuite encore un réalisateur. De cette façon, il est plus facile de se connaître soi-même et de connaître les autres. J'ai le sentiment que cet ordre doit être respecté.

Avez-vous été en mesure de montrer le film à des publics chinois?

Je n'ai certes pas pu le montrer à un large public en Chine, mais j'ai pu le montrer dans quelques cercles culturels à Pékin. De cette façon, j'ai quand même pu exposer à certaine personnes les problèmes de la société chinoise que j'ai découverts en faisant ce film.

date
  • mars 2002
crédits
Interviews