| Carth | 3 | Tripailles à revendre dans les sous-sols de Kowloon |
C’est à croire que Kowloon, dans le cinéma Hongkongais, est le terrain rêvé pour exploiter au maximum la violence et le chaos, où les gangsters et les flics sont dépassés par la population locale composée de mecs mal famés et à la limite d’être indestructibles, comme ce mendiant que le cinéaste se plait à comparer à un arbre. Au départ, The Moss démarre comme un classique film de règlements de compte sous fond de prostitution, de vols et de pauvreté. La police fait ce qu’elle peut pour faire régner un semblant de calme, les filles se planquent dans les coins pour éviter de se faire embarquer parce qu’elles vendent leur corps même au plus jeune âge, les bagarres sont monnaie courante. En toile de fond, des vols perpétrés par les réfugiés indiens du coin et un enlèvement d’une gamine par un clochard invincible. Dans ce merdier (on ne peut vraiment pas appeler cela autrement), Jan oscille entre ripoux et vrai homme de justice, n’hésitant pas à donner de sa personne pour piéger les macs et, par la même occasion, régler ses comptes à sa manière, jusqu’au jour où l’enlèvement d’une gamine va bousculer ses habitudes, ce dernier ira jusqu’à tout plaquer pour retrouver la petite et venger sa grande sœur molestée par cet étrange clochard fou. Une lutte acharnée commence dans les rues d’un des coins les plus mal famés du monde. The Moss n’est pas encore le grand film de gangsters de quartiers attendu à Hongkong. Après un affligeant Hong Kong Bronx et un Besieged City au potentiel énorme, on attendait The Moss au tournant du côté de l’ancienne colonie britannique. Affublé d’une classique caméra DV, le cinéaste cède bien trop à l’excès et à la violence qui fait mal au détriment d’un regard plus ancré dans le documentaire, et dans cette perspective, dans le réalisme pur.
Le stupéfiant Gomorra de Matteo Garrone suscitait chez son spectateur un véritable malaise parce qu’il démontrait de manière sèche, réaliste et sans artifice le quotidien d’un quartier de Naples où ses habitants, époux ou jeunes garçons aux idées utopiques faisaient plus ou moins partie de l’une des plus grandes mafia du monde. Chez Garrone, pas de mec invincible, pas d’abus de ralentis et d’exacerbation de la violence pour faire dans l’épate et le spectacle facile, Garrone montrait qu’un simple gamin frêle et mal fagoté pouvait être un danger ; et la mise en scène respirait l’épure d’un documentaire intelligent. Chez Derek Kwok, la violence et la misère font partis du spectacle et c’est bien dommage, quoique le voyage vaut le détour pour quiconque aime mettre les pieds dans la crasse durant le temps d’une bonne série B. Très asiatique, la violence est précédée par un discours zen et naturaliste au possible avec comme paysage une plage et son eau agitée. La voix off est celle d’une gamine, le ciel est radieux : la suite se déroulera dans le noir et on retrouve la gosse, crade, perdue, portant autour d’elle une pierre précieuse sortie de l’anus d’un gros sac pendant qu’il jouissait (la scène, cocasse, crée le décalage). Et ce qui au départ n’était qu’un simple film sur la vie du quartier de Kowloon et son avalanche de commerces illégaux se transforme en course-poursuite. Et comme tout bon film d’enlèvement qui se respecte et qui souhaite apporter un peu de douceur dans ce monde de brutes épaisses, la jeune fille enlevée trouve en son séquestreur une âme de grand enfant qui pleure sa mère et finira par l’aimer. Le climax final joue évidemment de ça, la rencontre entre Jan et le clochard débouchera sur un vrai dilemme : Jan doit-il tuer la brute affaiblie alors que la petite souhaite le contraire ? On a déjà vu cela mille fois autre part mais The Moss demeure suffisamment soufflant et alerte sur toute la durée pour lui pardonner ses excès de frime, une frime légitime lorsque le chef opérateur distille de savoureuses ambiances glauques, loin de l’approximation roublarde d’un Hong Kong Bronx, salement mal fait bien que tourné dans les mêmes conditions.
The Moss aurait pu être aussi davantage spectaculaire si le cinéaste avait montré plus de choses de Kowloon, notamment ses tours interminables et mono-formes plutôt que des couloirs d’hôpital et des sous-sols à n’en plus finir. Dans son ouverture sur la ville, Besieged City est un poil plus intéressant et bien plus documentaire dans son approche de la même violence, The Moss vire hélas au grand guignolesque le temps d’une décharge de violence symptomatique de l’état du cinéma hongkongais actuel. Mais on sent en Derek Kwok un semblant d’âme de véritable auteur, celui qui constate ce qui se passe chez lui mais qui ne juge pas, ses propos sont parfois rehaussés d’une touche d’humour noir qui crée une sorte de décalage malsain avec la moiteur du quartier, les passages avec la mère qui souhaite trouver le coupable de la mort de son fils et les vas et viens des deux sans-abri atteints du ciboulot auraient pu être exploités davantage, mais leur présence suffit à décontracter. De plus, les rares moments calmes sont empreints d'une vraie douceur, comme lorsque Jan diffuse de la musique chinoise traditionnelle à sa protégée d'un jour et à l'enfant qu'elle porte. Au final, que retient-on du deuxième film d’un mec doué ? Qu’il est doué, c’est sûr, qu’il sait exploiter un univers de sous-sol pour en tirer sa substance la plus glauque, qu’il sait donner du rythme au récit par un montage fluide sans être speed à outrance et que les personnages qu’il met en scène ont de la consistance. Les bases sont là. Reste maintenant à peaufiner un style qui tend un peu trop vers l’épate et le trop-plein de violence, The Moss aurait pu être un grand film sur Kowloon, il ne restera qu’un spectacle noir heurtant. A suivre tout de même…