| Ghost Dog | 2.25 | Zombis… |
| Gillesc | 1 | Dans la lignée du dieu néon, mais gâché par une fin interminable |
| Ordell Robbie | 3.5 | Drole de Solitude |
Autant vous prévenir tout de suite, les choix formels de Tsai Ming-Liang pour Vive l’Amour, Lion d’Or à Venise en 1994, risquent d’en rebuter ou d’en décourager plus d’un. En effet, il n’y a pas de dialogues (ou presque), pas de musique, 3 personnages seulement, pas de scénario, et une action confinée pratiquement dans un seul endroit. De longs plans fixes succèdent à des petites scènes bien découpées mais d’une apparente banalité. Heureusement, ces choix se révèlent judicieux puisque cohérents avec le fond. Tsai aborde ainsi les thèmes de la solitude, de l’amour impossible, de l’homosexualité inavouable et des conséquences néfastes de la société moderne sur les comportements humains sous un angle intéressant, avec détachement, lucidité et ironie. Nombreuses sont d’ailleurs les situations où l’absurde et le grotesque provoquent le sourire : Lee Kang-Sheng roule par exemple une pelle à une pastèque avant de la transformer en boule de bowling, de l’exploser contre le mur puis de s’en régaler tout en se frottant le visage avec, les 2 autres personnages se croisent dans la rue, se tournent autour puis se retrouvent au lit sans avoir échangé le moindre mot, ou encore Lee assiste à une copulation sous un lit…
Le seul problème, c’est que ces thèmes ont été développés de manière beaucoup plus subjugante par la suite, notamment par des auteurs asiatiques tels Wong Kar-Wai dès 1990 avec Nos Années Sauvages, précédant la trilogie Chungking/Fallen/Happy, par HOU Hsiao Hsien dans le tripant Millenium Mambo et même par Tsai Ming-Liang lui-même dans Et là-bas, quelle heure est-il?. Alors, la vision de ce film en 2002 ne provoque évidemment pas le même engouement. Les scènes de masturbation sont moins émouvantes que celles de Les Anges Déchus, la scène où Chen Chao-Jung téléphone à une ancienne amie qui ne veut plus le voir est moins pertinente que celle de Chungking Express, les larmes de Yang Kuei-Mei dans le très long plan final sont moins poignantes que le spleen de Tony Leung Chiu-Wai sur sa barque dans Happy Together. Au fil des années, Vive l’Amour a donc malheureusement perdu de sa portée même si le sujet reste plus que jamais d’actualité. A voir pour ses acteurs et le ton cynique employé par le réalisateur.
Dans son sujet, Vive l'Amour ne se démarque vraiment pas du Dieu Néon. Mêmes personnages, même réalisation, mêmes plans fixes avec des fois rien dedans, et au final une histoire qui se termine au même point qu'elle a commencé. À cela près que l'actrice n'est absolument pas aussi attachante que celle de son précédent film, et surtout démoli tout avec une scène de 5 minutes où elle nous assène de pleurs forcés totalement grotesques. On en perd totalement la portée dramatique et cette scène seule m'a dégouté du film. Dommage, car le reste était plutôt bien mis en oeuvre, avec pas mal d'humour, et toujours aussi peu de dialogue.

Certes, Tsai Ming Liang a fait de la solitude le thème central de son cinéma et on pourrait alors céder à la tentation de le comparer avec les visions plus accessibles du thème par Wong Kar Wai ou le Hou Hsiao Hsien de Millenium Manbo. C'est oublier qu'il n'y a pas une solitude urbaine mais des solitudes urbaines. La solitude dans le cinéma de Wong Kar Wai est celle de personnages qui ont vécu une passion intense ou lorsque ce n'est pas le cas ont assez d'énergie disponible pour la revivre, ce qui justifie son choix de lyrisme formel dans les scènes de solitude comme dans les croisements porteurs d'espoir. Chez Hou, c'est la solitude typique du nightclubber de la jeunesse dorée: on est entouré, on a des amis mais ils n'arrivent pas à constituer une second famille, les moments contemplatifs peuvent surgir comme respiration après des scènes de nuit filmées de façon ultrastylisée. Dans Vive l'Amour, les personnages n'ont aucun repère et surtout sont incapables d'aller vers l'autre, ils se croisent mais ne se rencontrent pas. Ils n'y croient plus, n'ont plus d'espoir et quand ils couchent ensemble ce n'est jamais une rencontre, c'est un moyen de passer le temps. Dès lors, le dispositif fait de plans fixes et de croisements de personnages est un choix formel tout à fait adéquat pour décrire ce monde où les personnages sont obligés de retenir le sentiments pour ne jamais avoir de déception.

Le risque serait alors de tomber dans un film froid et théorique: mais ce sont des gags tels que la pastèque utilisée comme boule de Bowling -qui montrent au passage que Tsai était déjà à ses débuts un cinéaste comique- ainsi que l'absurde créé par les situations qui lui évitent la prévisibilité. Si l'économie de moyens peut sembler un choix plus frustrant que la stylisation outrée, elle a le mérite de communiquer au spectateur le respect de Tsai vis à vis de ses personnages: Tsai filme dans Vive l'Amour une femme qui couche sans avoir de sentiments avec beaucoup de dignité et offre ainsi une observation acerbe sur la société taiwanaise et ses femmes qui y ont du mal à assumer leur nouveau role, leurs nouvelles responsabilités dans la société et le couple qui les aménent à se comporter de façon plus distante vis à vis des hommes alors qu'elles sortaient de décennies de soumission. Quand il filme son héroine dans un plan fixe très émouvant par sa durée qui suscite le malaise et sa simplicité, ce n'est pas pour l'humilier mais pour partager en toute simplicité son désespoir et ses contradictions. Ce plan, taxé de sexisme en Occident, a beaucoup ému les femmes taiwanaises qui s'y sont reconnues. Avec Vive l'Amour, Tsai offrait sa première vraie réussite où il élaguait le coté trop mécanique des Rebelles du Dieu Néon. Il a depuis continué en offrant une oeuvre intéréssante en chagement perpétuel.


