un film qu'il vaut mieux regarder avec beaucoup de motivation et de concentration, si on ne veut pas perdre le fil... Les dialogues sont presque totalement absents et le plus souvent les textes n'ont qu'une signification secondaire: annonce haut-parleur dans le métro, discussions en bruits de fond, etc. … A dire vrai, je ne sais plus trop ce qu'il s'est passé.
Le dernier film de Tsai Ming Liang traite de sujets chers à son auteur (que je méconnais encore…), notamment la solitude et les interrogations face à l’avenir. Ici, ces thèmes aboutissent tous à un seul constat : le dérèglement des schémas établis, la déviance des comportements. Ce n’est en effet pas pour rien que le fil conducteur de ce film soit l’horloge, qui rattache chacun des protagonistes à travers l’espace et le temps. C’est le cas de Kang, petit vendeur de montres sans grand destin, qui se retrouve sous le coup d’un deuil paternel interminable et qui se prend à rêver d’évasion. Après sa rencontre avec Shiang, une jeune taïwanaise en partance pour Paris, Kang décide de se mettre à l’heure parisienne en décalant les horloges de 7 heures (dont une située au sommet d’un building avec une antenne, scène très drôle car totalement absurde) et en se documentant sur Paris par le biais des 400 Coups. Mais sa solitude, son incapacité à réagir face au néant de sa vie et son impossibilité à exaucer son rêve français auront raison de lui.
Shiang, quant à elle, est partie à Paris pour faire du tourisme. Mais elle n’y trouve pas le Paris des cartes postales qu’elle aurait souhaité… Son quotidien devient vite pénible, la solitude et le déracinement pesant plus que tout. La montre achetée à Kang est sans doute restée à l’heure taiwanaise, alors que dans le même temps Kang vit à l’heure parisienne à Taiwan ! TML nous propose une vision amusante et originale de Paris, filmant les rues, les parcs et la métro avec une froideur exceptionnelle, ce qui est très symbolique puisque son héroïne semble ne voir que les désagréments occasionnés par notre capitale (hôtels vétustes, tourista) sans profiter de ses réjouissances, signe d’un profond malaise…
Le troisième personnage mis en scène parallèlement aux deux autres est la mère de Kang, totalement obsédée par la mort de son mari, au point de voir en chaque bestiole sa réincarnation. Elle aussi vit de manière déréglée, mangeant quotidiennement à minuit pour honorer son mari et scotchant les sources lumineuses afin que son esprit hante à nouveau l’appartement. A l’image de la magnifique vue depuis la cuisine (un mur de briques rouges), son avenir est bouché, entravé, et cela provoque une déviance, dont l’exemple le plus flagrant est la déviance sexuelle commune aux 3 personnages : la masturbation pour la mère, les pulsions homosexuelles pour Shiang et le recours à la prostitution pour Kang.
Ce dérèglement se ressent même au niveau de la mise en scène de TML, classiquement composée de plans fixes parfaitement cadrés et chronométrés (il se passe quelque chose à chaque coin d’écran), mais qui n’hésite pas à insérer des plans beaucoup plus courts que les autres afin d’obtenir un changement de rythme, une cassure du plus bel effet. De plus, chose peu courante, il utilise la dérision pour étayer son propos, prouvant que son style n’est pas dénué d’humour. C’est assurément un pas vers l’élargissement de son public (même s’il restera encore en grande partie cinéphile) qu’a franchi TML avec Et là-bas quelle heure est-il, en signant un film peu habituel et assez déroutant. Mention spéciale à la bande-son, que vous pouvez retrouver sur n’importe quel CD vierge...
Loin d'être le chef d'oeuvre que j'essayais de trouver au milieu des oeuvres de Tsai Ming-Liang (et que j'ai arrêté de chercher), ce film est celui qui se rapproche le plus de son premier long métrage Rebelles du Dieu Neon, et quand on sait comment je n'aime pas ses autres films, c'est un énorme compliment. Même s'il est un peu longuet, il reprend la trame en trois personnages, tout en la faisant tourner principalement autour de Hsiao Kang, personnage principal de toute sa filmographie. Là où ils se démarque, c'est en montrant deux histoires en parallèles, qui n'ont finalement plus vraiment de rapport entre elles. La pauvre fille a vraiment la pire des expériences qu'on peut avoir en faisant du tourisme à Paris. Également, Tsai Ming-Liang efface de nombreux clichés, et arrive à éviter de montrer une histoire trop téléphonée. Au final, elle se termine tout de même comme tous les autres film de Tsai, c'est-à-dire sur rien de plus qu'au départ, et certains plans fixes vraiment long font palpiter les paupières sur les yeux.

Le dernier Tsaï Ming-Liang est plus ouvert que ses films précédents, qui étaient plutôt claustrophobes. Et là-bas quelle heure est-il? pourrait être le premier à trouver un public au delà des cinéphiles, surtout en France où se situe une partie du film. C’est réjouissant de voir un auteur changer de registre et constater que son tryptique de thèmes « appartement-eau-impossiblité de communiquer » risquait l’usure. Le Taïwannais reste tout de même très fidèle à sa façon de filmer, qui s’est répandue à tous les auteurs de là-bas d’ailleurs. Il introduit juste des plans plus « libres » dans la partie parisienne, comme si ses fameux plans fixes n’étaient valables qu’à Taipeï. Sa vision de Paris est d’ailleurs assez réjouissante, lorsqu’il filme le métro comme un vrai zoo ou une boîte à sardines, ce qu’il est réellement, mais les réalisateurs parisiens manquent de détachement pour le dire.
Le film est cadré au millimètre, souvent d’assez loin, en voulant embrasser tous les éléments d’une scène à la fois, et en laissant la scène s’installer dans la durée. Du coup, les moments de tension sont renforcés et on découvre une facette de ce réalisateur qu’on ne faisait que soupçonner dans la comédie musicale The Hole : le comique. Car Et là-bas quelle heure est-il? est drôle, parfois hilarant. Le poisson dans l’aquarium n’a pas été loin de recevoir un Prix d’interprétation à Cannes (allez le jury, pête un coup, et lâche toi un peu !) pour sa magnifique prestation. Il faut expliquer qu’il représente un peu le père défunt dans le film (sans compter l’importance des animaux dans et la mythologie asiatique). L’aquarium trône fièrement dans le salon et est souvent au premier plan dans le plan. Pendant que la mère pleure son mari, le gros poisson nage, tranquillement, comme symbolisant le père qui se sentirait bien dans son royaume des morts, d’autant plus que l’animal rappelle le personnage bedonnant du père dans La rivière.
Une scène donne une grande importance à ce poisson. Pour porter le deuil du père, la mère suit à la lettre une croyance et affirme que rien, pas même une mouche, ne doit être tué pendant 49 jours. Or un cafard se balade en plein repas. Pour s’opposer au deuil, le garçon saisit le cafard et le jette dans l’aquarium. La bête flotte un moment. La mère bassine son fils (« aucun respect des traditions », « le malheur va s’abattre », etc…), et pendant ce temps, dans le même plan, en amorce, le poisson s’approche du cafard, et d’un coup, le gobe. Eclats de rires dans la salle. Au passage, la lumière tient du miracle pour éclairer dans un même plan un aquarium et la table d’un repas au fond… Après cette entrée en scène, évidemment, on ne loupe plus la moindre ondulation du poisson.
Le comique de Tsaï Ming-Liang est très pince-sans-rire. Jean Pierre Léaud fait ainsi une apparition toute naturelle, parodique mais de grande classe. Le film fourmille de belles idées, de scènes saugrenues, voire carrément surréalistes. La référence aux 400 coups de François Truffaut n’est pas plaquée, mais émouvante. Hsiao-Kang déverse sur ce film tous ces fantasmes, y compris son envie de faire lui aussi « les 400 coups », qu’il réfrène finalement. Son obsession de changer les pendules de Taïpei pour les mettre à l’heure de Paris est une superbe métaphore de l’envie de voyage et de l’amour « à distance ». Elle est montrée en parallèle avec les déboires de la fille à Paris, suggérant ainsi que l’un influe sur l’autre. Les plans, comme celui précité avec le poisson, ou la séquence finale au jardin du Luxembourg, cachent sous leur apparent dépouillement une complexité que le spectateur découvre avec bonheur, celui de trouver seul un sens que le réalisateur ne fait que suggérer.
Finalement, Et là-bas quelle heure est-il? est un appel de son auteur vers plus de compréhension, de rire, de chaleur humaine, de voyage et de tolérance, notamment en acceptant la mort. C’est son premier film gai, même si une pointe de désenchantement empêche encore l’optimisme. A un moment, on se demande si le fameux poisson n’allait pas se mettre à parler. Tsaï Ming-Liang est mûr pour le pétage de plombs. Ça pourrait en surprendre plus d’un !


